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« Professeur agrégé d’Arts Plastiques, Christian Dejeux a écrit

Nature de peintre
Stéphanie peintre de nature.

« La réalité sensible directe, dans tous ses mystères qui dépassent l’homme, reste la pierre de touche de l’expérience d’un monde aujourd’hui inondé par les images électroniques et les plaisirs technologiques. C’est seulement par un contact régulier avec la terre et le ciel que nous pouvons apprendre à nous orienter et naviguer dans les multiples dimensions qui nous sollicitent »
David Abram, « l’appel des sens »

C’est dans la nature et en pleine nature que Stéphanie est venue pour sa peinture. Tout commence par une quête, petites notes, croquis rapides, photos ; elle capte l’éphémère, le fugitif, tout ce qui se révèle et s’évanouit à la moindre variation du temps. Tout ce qui change la forme de la forme. Elle affectionne les reflets, la présence intangible de la lumière, les mouvements d’air et d’ombres furtives, les odeurs et la couleur des bruits, le goût du ciel, la chaleur et le froid, tout ce qui donnera corps et vie à sa peinture.
Travail de création en pleine nature, dans l’atelier, et parfois, « l’atelier » sort dans la cour. Pour entrer en peinture, elle affectionne les petits croquis rapides et spontanés, s’immerger, libérer le geste, aborder des surfaces plus grandes, faire vivre les matières et les couleurs, dialoguer avec les supports. Souvent, dans un premier temps, elle utilise des couleurs diluées, transparentes, parfois des encres de Chine.
C’est dans le lavis d’encre que son pinceau étale, combinant art et hasard que le peintre chinois donne et retrouve la vie de la nature. C’est en laissant vivre naturellement ses couleurs que Stéphanie renoue avec ses expériences de nature, se libère des formes pour retrouver la forme par delà la forme, par delà le voile du visible et n’en garder que l’éphémère.
C’est sur la toile que Stéphanie déroule le fil de sa peinture, lavis dilués, couleurs en épaisseur, matières, traces de brosses et pinceaux, empreinte de l’éponge, reprise avec mines de graphite, roseaux ou bambous taillés, fusain, encres, craie… Pour Stéphanie, le tableau est une scène ouverte, ce n’est pas un espace clos, la peinture s’échappe et coule sur les côtés, le graphisme sort du cadre et se poursuit de toile en toile, les gestes débordent, répondant à un synopsis intérieur. Les toiles entrent en résonance, point de « pencimento », point de repentir, car si elle dévoile l’invisible, elle cache aussi ; c’est parce que sa peinture possède une part de mystère et de secret qu’elle nous invite à voir tout ce que les formes révèlent et oublient au fil du temps.
Ce que Stéphanie propose dans sa peinture, c’est de nous faire vivre et partager son expérience du monde, une rencontre entre la lumière et l’obscur.
»
2008 - Saint Quentin – 71220 Le Rousset – luna.artiste@orange.fr

Peintures ou tableaux ?
Comment qualifier ce qui nous est donné à voir ?
Peinture semble plus approprié. Le tableau est trop «encadré », il est vrai que ça rassure institution et propriétaires de mettre l’Art en « liberté surveillée »
Oui les œuvres de Stéphanie sont bien des peintures, libres et spontanées, elles ont des couleurs, des rythmes, des odeurs et des saveurs. Elles sont beaucoup plus que ce qui nous est présenté, elles sont ce qui est dedans et derrière, mondes infinis où l’on se perd dans l’univers des sensations. Elles sont dépositaires de secrets cachés, secrets d’artistes propres à révéler le secret de soi.
Sur les murs de  l’exposition, les grandes œuvres carrées ou allongées nous font voyager au cœur de l’univers de Stéphanie. Avec leur support épais, les petits formats font parfois penser aux pierres à lithographie, riches de toutes les images dupliquées puis effacées. La couleur se continue sur les côtés et coule des fils qui nous conduisent insensiblement jusqu’à l’atelier. C’est dans l’atelier, vieille grange aux murs éclaboussés de couleurs que naissent les œuvres.
Au sol drippings et grandes traces de peinture témoignent du combat avec la matière. Sur la petite table desserte, des pots contenant pigments, ocres, encres, cendres et chocolat, terres d’ici, d ’Italie, d’Australie et d’ailleurs. Dans une vieille casserole une étrange mixture craquelée, fruit d’une alchimie mystérieuse. Sur des chevalets, des toiles en attente, certaines recouvertes d’un drap sont en gestation, parfois des noms inscrits au pinceau, Anselm Kiefer, Gerhardt Richter, Jackson Pollock, Rothko, Tapiés…
L’esprit des Maîtres veille. Les odeurs témoignent du passé et du présent, un vieux tracteur gardien du lieu observe la scène de ses deux gros yeux inclinés.
Anne Sophie Bonnot sur des musiques de Richard Galliano interprète «Opale concerto» et «Honey finger», alors Stéphanie se laisse envouter par le jazz, la peinture coule et imprègne le support au rythme des notes, le bras, guidé par les mouvements de la musique transcrit la partition musicale en partition graphique. Pour Wassily Kandinsky, chaque toile était « le théâtre de la couleur ». Il voulait combiner rythmes et mouvements, couleurs, graphismes et taches, avec la même liberté que le musicien pour donner forme à l’œuvre. En écoutant Lohengrin il croyait voir toutes ses couleurs, il les avait sous les yeux.
Quand l’espace se fait trop petit pour réaliser ses peintures, Stéphanie transporte son atelier dans la cour, elle oriente alors la toile en direction du Mont Blanc, et, sous le ciel de Saint Quentin, au rythme des notes de musique elle interprète une étrange chorégraphie picturale, son corps fait corps avec « l’Œuvre», son corps est « l’Œuvre» elle est musique et couleurs.
Sous les doigts d’Anne Sophie les touches transmettent des impulsions sonores qui
deviennent couleurs sur la toile. Wassily Kandinsky rêvait de faire travailler côte à côte, musicien, poète, peintre et danseur, son rêve se trouve exaucé dans cette peinture à quatre
mains et plus.
Stéphanie se sait habitée de mondes parallèles et mystérieux ; « Jazz », «Chocolat» et «Nature» sont sources d’explorations sensorielles, c’est par sa peinture qu’elle y a accès, et c’est par sa peinture que nous pouvons y accéder.

« De l’Atelier à la cimaise »

Christian Dejeux, professeur agrégé d'Arts Plastiques